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* Le « nivellement par le bas » ne protège personne. Si demain les conditions empirent encore dans d'autres pays, faudra-t-il accepter que nos prisons se dégradent aussi ? Les droits humains sont des standards minimaux universels, pas un concours du « moins pire ». Ils existent précisément pour éviter cette course vers le bas. | * Le « nivellement par le bas » ne protège personne. Si demain les conditions empirent encore dans d'autres pays, faudra-t-il accepter que nos prisons se dégradent aussi ? Les droits humains sont des standards minimaux universels, pas un concours du « moins pire ». Ils existent précisément pour éviter cette course vers le bas. | ||
* C'est un argument qui peut se retourner. Les pays scandinaves (Norvège, Finlande, Danemark) ont des taux de récidive bien inférieurs aux nôtres, des conditions de détention plus dignes, et une criminalité plus basse. Si on veut se comparer, comparons-nous aussi à ceux qui font mieux – et demandons-nous pourquoi nous n'y arrivons pas. | * C'est un argument qui peut se retourner. Les pays scandinaves (Norvège, Finlande, Danemark) ont des taux de récidive bien inférieurs aux nôtres, des conditions de détention plus dignes, et une criminalité plus basse. Si on veut se comparer, comparons-nous aussi à ceux qui font mieux – et demandons-nous pourquoi nous n'y arrivons pas. | ||
= Prisons flottantes : questions-réponses = | |||
'''L'idée refait surface à intervalles réguliers : face à la surpopulation carcérale, pourquoi ne pas détenir des personnes sur des navires ? L'histoire montre pourtant que cette « solution » a été testée — et abandonnée — à de nombreuses reprises, toujours pour les mêmes raisons : coûts exorbitants, conditions indignes et violations des droits fondamentaux.''' | |||
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=== « Les prisons flottantes, c'est une idée neuve ? » === | |||
Pas du tout. C'est même l'une des plus vieilles pseudo-solutions du répertoire pénitentiaire. En 1776, faute de places dans les prisons londoniennes, le Royaume-Uni a inauguré le concept de « pontons-prisons » amarrés sur la Tamise. Quarante navires de la Royal Navy ont été convertis en prisons flottantes au cours des décennies suivantes — à Woolwich, Portsmouth, Chatham, Plymouth et jusque dans les colonies, à Gibraltar, aux Bermudes et à Antigua. | |||
Pendant la guerre d'indépendance américaine, les Britanniques ont utilisé des navires-prisons pour détenir les prisonniers de guerre dans la baie de Wallabout, près de New York. Les conditions y étaient épouvantables : surpopulation, nourriture et eau contaminées, mauvais traitements systématiques. 12.000 prisonniers américains y sont morts. Deux siècles et demi plus tard, un monument commémore encore ces victimes à Fort Greene Park, Brooklyn. | |||
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=== « Mais dans les temps modernes, ça a bien été tenté ? » === | |||
Oui, et le bilan est systématiquement le même. Le cas le plus documenté est celui du HMP Weare, au Royaume-Uni. En 1997, le gouvernement britannique a racheté une barge d'hébergement offshore — qui avait déjà servi de prison flottante à New York entre 1988 et 1992 — pour la transformer en prison dans le port de Portland, dans le Dorset. Mesure « temporaire » pour réduire la surpopulation carcérale, elle a accueilli jusqu'à 400 détenus masculins répartis sur cinq étages de cellules. | |||
Lors des premières inspections, le résultat semblait acceptable. Mais en 2004, l'inspectrice en chef des prisons, Anne Owers, a rendu un verdict sans appel : un établissement « inacceptablement exigu et claustrophobique », fonctionnant comme un « conteneur coûteux » inadapté à toute activité éducative, professionnelle ou de réinsertion. Les coûts de fonctionnement dépassaient ceux des établissements terrestres équivalents, notamment en raison des frais de transport du personnel, de maintenance et de logistique médicale. La prison a fermé en 2005, le navire a été vendu en 2006 — à une compagnie nigériane, pour redevenir ce qu'il avait toujours été : une barge d'hébergement offshore. | |||
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=== « Et le Bibby Stockholm, au Royaume-Uni ? » === | |||
Le Bibby Stockholm est un cas d'école de l'échec prévisible. En 2023, le gouvernement Sunak a annoncé l'hébergement de demandeurs d'asile sur cette barge amarrée à Portland Port — le même port que le HMP Weare, vingt ans plus tôt. La mesure était présentée comme une économie par rapport aux hôtels utilisés pour loger les personnes en attente de décision sur leur demande d'asile. | |||
Le bilan ? Quelques jours après l'installation des 39 premières personnes, la souche la plus mortelle de la bactérie Legionella a été découverte dans l'eau à bord. Tout le monde a été évacué. En décembre 2023, un jeune Albanais de 27 ans, Leonard Farruku, s'y est suicidé. Plus de 65 organisations, dont Refugee Action et le Refugee Council, ont exigé la fermeture immédiate de la barge, la qualifiant de « lieu inapproprié et inhumain ». | |||
Sur le plan financier, la promesse d'économies s'est évaporée : le coût total a été estimé à 34,8 millions de livres sur deux ans, avec un coût mensuel par personne d'environ 6.000 livres — en raison notamment de la sous-occupation chronique du navire. Le gouvernement travailliste élu en 2024 a mis fin à l'expérience, jugeant que la prolongation aurait coûté plus de 20 millions de livres supplémentaires. Les derniers résidents ont quitté la barge en novembre 2024. | |||
Détail révélateur : le Bibby Stockholm avait déjà servi à héberger des réfugié·e·s aux Pays-Bas vingt ans auparavant. Et la société propriétaire, Bibby Line, dont le fondateur John Bibby a été identifié comme copropriétaire de trois navires négriers, a vu son passé esclavagiste resurgir dans le débat public. | |||
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=== « Aux États-Unis aussi ? » === | |||
Le cas le plus frappant est celui du Vernon C. Bain Correctional Center, surnommé « The Boat ». Cette prison-barge a été construite en 1992 dans le Bronx, comme annexe flottante de Rikers Island, pour faire face à une population carcérale qui avait atteint 22.000 personnes au plus fort de la « guerre contre la drogue ». | |||
Dès 1995, la population carcérale new-yorkaise avait suffisamment diminué pour justifier sa fermeture. Mais le maire Rudy Giuliani l'a rouverte à la fin des années 1990, et elle est restée en service depuis — plus de trente ans pour une mesure « provisoire ». Aujourd'hui, la population carcérale de New York est tombée à moins de 6.000 personnes, mais la ville continue d'y détenir des gens. En 2022, Gregory Acevedo, 48 ans, s'est jeté dans le vide depuis le navire. Les avocats de la défense décrivent les conditions à bord comme « cauchemardesques ». Le centre ne disposait ni d'espace récréatif, ni de programmes, ni de services adaptés. | |||
Sur le plan juridique, la situation est encore plus préoccupante : les garde-côtes américains ont utilisé des navires en eaux internationales comme prisons de facto dans le cadre de la « guerre contre la drogue ». Des suspects présumés de trafic ont passé des mois enchaînés aux ponts des navires, sans accès aux protections juridiques américaines. Le New York Times a qualifié ces navires de « Guantanamo flottants ». | |||
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=== « Et sous des régimes autoritaires ? » === | |||
L'histoire des prisons flottantes croise celle des pires violations des droits humains. Au Chili, le navire-école Esmeralda a servi de prison flottante pour les prisonnier·ère·s politiques du régime Pinochet entre 1973 et 1980. Amnesty International, le Sénat américain et la Commission chilienne Vérité et Réconciliation ont documenté que plus d'une centaine de personnes y ont été détenues et soumises à des traitements atroces, parmi lesquelles le prêtre britannique Miguel Woodward. | |||
En 1945, l'Allemagne nazie avait rassemblé une flotte de navires dans la baie de Lübeck — dont les paquebots Cap Arcona et Deutschland — pour y détenir des prisonnier·ère·s de camps de concentration. Ces navires ont été détruits le 3 mai 1945 par la RAF, dont les pilotes croyaient à tort qu'il s'agissait de cibles militaires légitimes. La plupart des détenu·e·s ont péri sous les bombes, noyé·e·s ou tué·e·s par les gardes SS. | |||
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=== « Les prisons flottantes coûtent-elles vraiment plus cher ? » === | |||
C'est le paradoxe récurrent : présentées comme des solutions économiques, elles se révèlent systématiquement plus coûteuses. Le HMP Weare a été fermé en partie parce que ses coûts de fonctionnement dépassaient ceux des prisons terrestres — transport du personnel, logistique médicale et éducative, maintenance d'un navire vieillissant. Le Bibby Stockholm a coûté 34,8 millions de livres en deux ans pour un résultat que le gouvernement lui-même a jugé financièrement inefficient. | |||
Le schéma s'explique : un navire n'est pas conçu pour être une prison. Chaque adaptation — sécurité, sanitaires, ventilation, accès médical, espaces communs — coûte plus cher que dans un bâtiment conçu à cet effet. Et les coûts cachés sont considérables : transport des détenus, rotation du personnel, maintenance maritime, conformité aux normes de sécurité incendie et de navigabilité. | |||
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=== « Pourquoi l'idée revient-elle malgré tout ? » === | |||
Parce qu'elle répond à une logique politique, pas pénitentiaire. La prison flottante offre trois « avantages » aux yeux de certain·e·s responsables : la visibilité (un navire-prison est spectaculaire et envoie un « message »), l'éloignement (les détenu·e·s ou demandeur·euse·s d'asile sont retiré·e·s de l'espace public, loin des regards), et la zone grise juridique (un navire en eaux internationales ou dans un port peut échapper partiellement aux juridictions terrestres et aux mécanismes de contrôle habituels). | |||
C'est précisément ce qui les rend dangereuses. Loin des regards, le risque de mauvais traitements augmente. Isolé·e·s de leur réseau, les détenu·e·s perdent l'accès effectif à un·e avocat·e, à des soins, à un·e interprète. Les clinicien·ne·s de Freedom from Torture l'ont souligné : pour des personnes ayant fui la guerre et la torture, la détention sur l'eau réactive les traumatismes — traversées périlleuses, enfermement, perte de contrôle. | |||
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=== « En résumé, quel est le bilan ? » === | |||
Le bilan est sans équivoque. Partout où des prisons flottantes ont été expérimentées dans un cadre démocratique moderne : | |||
Elles ont été présentées comme '''temporaires''' — et ont duré des années, voire des décennies (New York : plus de 30 ans). | |||
Elles ont été présentées comme '''économiques''' — et se sont révélées plus coûteuses que les alternatives terrestres (HMP Weare, Bibby Stockholm). | |||
Elles ont été présentées comme '''sûres''' — et ont engendré des conditions qualifiées d'« inacceptables » par les inspections officielles, des bactéries mortelles dans l'eau, des suicides. | |||
Elles ont été présentées comme des '''solutions''' — alors qu'elles n'ont jamais réduit durablement la surpopulation carcérale, ni amélioré la sécurité publique, ni contribué à la réinsertion. | |||
L'histoire des prisons flottantes est celle d'une fuite en avant : plutôt que de s'attaquer aux causes structurelles de la surpopulation — recours excessif à l'incarcération, alternatives insuffisantes, retraits massifs de droits — on déplace le problème sur l'eau. Et sur l'eau comme sur terre, les droits fondamentaux ne sont pas négociables. | |||
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