« Prison » : différence entre les versions
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Le rôle de la prison dans une société démocratique est complexe et comporte plusieurs aspects. Voici quelques-uns des principaux rôles attribués à la prison dans ce contexte : | Le rôle de la prison dans une société démocratique est complexe et comporte plusieurs aspects. Voici quelques-uns des principaux rôles attribués à la prison dans ce contexte : | ||
# Punition et rétribution : La prison est souvent considérée comme un moyen de punir les individus qui ont commis des crimes et de leur infliger une peine proportionnelle à la gravité de leurs actes. Cela permet de réaffirmer les normes sociales et de maintenir un sentiment de justice au sein de la société. | # '''Punition et rétribution''' : La prison est souvent considérée comme un moyen de punir les individus qui ont commis des crimes et de leur infliger une peine proportionnelle à la gravité de leurs actes. Cela permet de réaffirmer les normes sociales et de maintenir un sentiment de justice au sein de la société. | ||
# Dissuasion : La prison joue également un rôle dissuasif en tant que mesure préventive. En montrant les conséquences négatives et les privations associées à l'incarcération, la prison est censée dissuader les individus de commettre des crimes. | # '''Dissuasion''' : La prison joue également un rôle dissuasif en tant que mesure préventive. En montrant les conséquences négatives et les privations associées à l'incarcération, la prison est censée dissuader les individus de commettre des crimes. | ||
# Sécurité publique : En incarcérant les individus dangereux ou violents, la prison vise à protéger la société en les empêchant de commettre de nouveaux actes criminels. Elle contribue à maintenir l'ordre et la sécurité publique en retirant les personnes considérées comme une menace de la société. | # '''Sécurité publique''' : En incarcérant les individus dangereux ou violents, la prison vise à protéger la société en les empêchant de commettre de nouveaux actes criminels. Elle contribue à maintenir l'ordre et la sécurité publique en retirant les personnes considérées comme une menace de la société. | ||
# Réhabilitation et réintégration : Bien que souvent critiquée, la prison est également censée jouer un rôle dans la réhabilitation des détenus. Les programmes de réinsertion sociale, les formations professionnelles et les services de soutien psychologique et éducatif sont souvent mis en place pour aider les détenus à acquérir les compétences nécessaires pour mener une vie productive après leur libération. | # '''Réhabilitation et réintégration''' : Bien que souvent critiquée, la prison est également censée jouer un rôle dans la réhabilitation des détenus. Les programmes de réinsertion sociale, les formations professionnelles et les services de soutien psychologique et éducatif sont souvent mis en place pour aider les détenus à acquérir les compétences nécessaires pour mener une vie productive après leur libération. | ||
# Réparation et justice restauratrice : Dans certains cas, la prison peut servir à réparer les torts causés aux victimes. En mettant les délinquants derrière les barreaux, la société peut offrir un certain niveau de réparation symbolique aux personnes affectées par leurs actes. De plus, certains systèmes de justice favorisent des approches de justice restauratrice, où les délinquants sont encouragés à assumer la responsabilité de leurs actes et à se réconcilier avec les victimes. | # '''Réparation et justice restauratrice''' : Dans certains cas, la prison peut servir à réparer les torts causés aux victimes. En mettant les délinquants derrière les barreaux, la société peut offrir un certain niveau de réparation symbolique aux personnes affectées par leurs actes. De plus, certains systèmes de justice favorisent des approches de justice restauratrice, où les délinquants sont encouragés à assumer la responsabilité de leurs actes et à se réconcilier avec les victimes. | ||
Il est important de noter que l'efficacité de la prison dans l'accomplissement de ces différents rôles est souvent remise en question. Certains critiques soulignent que le système carcéral peut être coûteux, favoriser la récidive et avoir des effets néfastes sur les individus et leurs familles. Par conséquent, de nombreux pays cherchent à développer des approches alternatives à l'emprisonnement, telles que la probation, les peines de substitution et les programmes de justice réparatrice, pour atteindre des objectifs de justice plus équilibrés et plus efficaces. | Il est important de noter que l'efficacité de la prison dans l'accomplissement de ces différents rôles est souvent remise en question. Certains critiques soulignent que le système carcéral peut être coûteux, favoriser la récidive et avoir des effets néfastes sur les individus et leurs familles. Par conséquent, de nombreux pays cherchent à développer des approches alternatives à l'emprisonnement, telles que la probation, les peines de substitution et les programmes de justice réparatrice, pour atteindre des objectifs de justice plus équilibrés et plus efficaces. | ||
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# '''Système judiciaire''' : Le système judiciaire peut être sujet à des erreurs, des préjugés et des inégalités. Des erreurs judiciaires peuvent conduire à l'incarcération de personnes innocentes. De plus, il existe des disparités raciales et socioéconomiques dans la manière dont le système traite les individus. Il est donc nécessaire de remettre en question l'idée que toutes les personnes en prison sont là en raison de leurs propres fautes. | # '''Système judiciaire''' : Le système judiciaire peut être sujet à des erreurs, des préjugés et des inégalités. Des erreurs judiciaires peuvent conduire à l'incarcération de personnes innocentes. De plus, il existe des disparités raciales et socioéconomiques dans la manière dont le système traite les individus. Il est donc nécessaire de remettre en question l'idée que toutes les personnes en prison sont là en raison de leurs propres fautes. | ||
# '''Préventive''': La détention préventive est une mesure exceptionnelle et provisoire de privation de liberté que subit un individu <u>présumé innocent</u> – mais contre lequel il existe des raisons sérieuses de croire qu’il a commis un crime ou un délit – dans l’attente de son procès, le temps que le dossier répressif soit complet et puisse être jugé. Il ne s’agit pas d’une peine, mais d’une mesure provisoire nécessitée par les circonstances de la cause ou de l’instruction. La détention préventive justifie son existence par l’impérieuse nécessité d’empêcher un délinquant de récidiver, de prendre la fuite, de faire disparaître les preuves ou encore de suborner ou de menacer les témoins. Elle permet également de faciliter l’instruction en tenant l’intéressé à la disposition du magistrat, tout comme elle permet de protéger la personne poursuivie contre la vindicte populaire. | # '''Préventive''': La détention préventive est une mesure exceptionnelle et provisoire de privation de liberté que subit un individu <u>présumé innocent</u> – mais contre lequel il existe des raisons sérieuses de croire qu’il a commis un crime ou un délit – dans l’attente de son procès, le temps que le dossier répressif soit complet et puisse être jugé. Il ne s’agit pas d’une peine, mais d’une mesure provisoire nécessitée par les circonstances de la cause ou de l’instruction. La détention préventive justifie son existence par l’impérieuse nécessité d’empêcher un délinquant de récidiver, de prendre la fuite, de faire disparaître les preuves ou encore de suborner ou de menacer les témoins. Elle permet également de faciliter l’instruction en tenant l’intéressé à la disposition du magistrat, tout comme elle permet de protéger la personne poursuivie contre la vindicte populaire. | ||
=== "La majorité des détenus sont d'origine étrangère." === | |||
Voir également [[La fausse bonne idée du renvoi des détenus d'origine étrangère.]] | |||
En Belgique, en 2021, il y avait 11 300 détenus. Parmi eux, 3 900 étaient des étrangers, soit 34,4 %. Cela signifie que la majorité des détenus en Belgique sont des Belges, mais que les étrangers sont surreprésentés dans la population carcérale. | |||
Il existe plusieurs raisons à cette surreprésentation. Tout d'abord, les étrangers sont plus nombreux à vivre dans des conditions de pauvreté et de précarité, ce qui les rend plus susceptibles de commettre des crimes. Ensuite, les étrangers ont moins accès aux services sociaux et à l'emploi, ce qui peut les conduire à commettre des crimes pour survivre. Enfin, les étrangers sont plus susceptibles d'être arrêtés et condamnés par la justice, ce qui peut également contribuer à leur surreprésentation dans la population carcérale. | |||
Il est important de noter que la surreprésentation des étrangers dans la population carcérale ne signifie pas que les étrangers sont plus susceptibles de commettre des crimes. En effet, de nombreuses études ont montré que les étrangers ne sont pas plus susceptibles de commettre des crimes que les Belges. La surreprésentation des étrangers dans la population carcérale est donc due à des facteurs sociaux et économiques, et non à un problème de criminalité lié à l'immigration. | |||
= Questions-réponses sur les droits des personnes détenues = | |||
==== « Pourquoi devrais-je me soucier des conditions de détention ? Ça ne me concerne pas. » ==== | |||
En réalité, ça peut concerner n'importe qui. En Belgique, environ un tiers des détenus sont en détention préventive — donc présumés innocents en attente de jugement. Une condamnation peut résulter d'un accident de la route avec alcool, d'une bagarre qui dégénère, d'un moment de colère aux conséquences imprévues, ou d'une infraction économique. Personne n'est à l'abri d'une erreur de jugement, d'un concours de circonstances, ou simplement d'une accusation. | |||
==== « Mais les criminels ont choisi de commettre leurs actes, ils doivent en assumer les conséquences. » ==== | |||
La peine de prison est la conséquence : la privation de liberté. Mais la surpopulation, l'insalubrité, les conditions inhumaines ne font pas partie de la peine prononcée par le juge. La Belgique a été condamnée à plusieurs reprises par la Cour européenne des droits de l'homme pour ses conditions de détention. En 2024, le taux d'occupation des prisons belges dépassait 130%. Ce n'est pas de la justice, c'est de la maltraitance institutionnelle. | |||
==== « Et les erreurs judiciaires, ça n'arrive presque jamais. » ==== | |||
Ça arrive plus qu'on ne le pense. En Belgique, rappelons-nous de l'affaire des "tueurs du Brabant" et des nombreuses personnes injustement suspectées. En France, Patrick Dils a passé 15 ans en prison pour un crime qu'il n'avait pas commis. Marc Machin, Loïc Sécher — la liste existe. Accepter des conditions indignes, c'est accepter que des innocents soient maltraités au nom de la justice. | |||
==== « Mes enfants ne finiront jamais en prison, je les ai bien éduqués. » ==== | |||
L'éducation compte, mais elle ne protège de rien de façon absolue. Des jeunes de "bonnes familles" se retrouvent impliqués dans des accidents mortels, des bagarres de sortie de boîte, des affaires de stupéfiants, ou même simplement au mauvais endroit au mauvais moment. Et même si tes enfants n'y vont jamais — voudrais-tu qu'ils vivent dans une société qui traite des êtres humains de façon inhumaine ? | |||
==== « On n'a pas les moyens de leur offrir le confort. » ==== | |||
Il ne s'agit pas de confort, mais de dignité minimale : pouvoir dormir dans un lit, avoir accès à des sanitaires, ne pas être entassé à trois dans une cellule prévue pour un. La Belgique dépense des millions en condamnations européennes et en gestion de crise. Investir dans des conditions décentes coûte moins cher que gérer la récidive et les dégâts humains d'un système dysfonctionnel. | |||
==== « Ils n'avaient qu'à y penser avant. Pourquoi auraient-ils des droits ? » ==== | |||
Parce que les droits humains sont inaliénables — ils ne se méritent pas, on les possède parce qu'on est un être humain. C'est le fondement de notre État de droit depuis 1948. La prison retire la liberté, pas la dignité. Si on commence à retirer des droits fondamentaux à certaines catégories de personnes, où s'arrête-t-on ? | |||
==== « Les victimes, elles, n'ont pas eu droit à la dignité. » ==== | |||
C'est vrai, et c'est terrible. Mais maltraiter les auteurs ne répare rien pour les victimes. Au contraire : un système carcéral qui brise les gens produit plus de récidive, donc potentiellement plus de victimes futures. En Belgique, le taux de récidive tourne autour de 60%. Des conditions dignes et un vrai travail de réinsertion protègent mieux la société — et donc les futures victimes potentielles. | |||
==== « C'est un raisonnement théorique. Dans la vraie vie, ces gens sont dangereux. » ==== | |||
95% des détenus sortent un jour. La question n'est pas de savoir s'ils sortiront, mais comment ils sortiront. Une personne déshumanisée, traumatisée, sans perspective représente un danger. Une personne qui a pu se reconstruire, se former, préparer sa réinsertion est un voisin, un collègue, un citoyen. Le choix nous appartient collectivement. | |||
==== « Si tu ne savais pas quelle vie tu aurais — ni toi ni tes enfants — quelles règles voudrais-tu pour les prisons ? » ==== | |||
C'est le "voile d'ignorance" du philosophe John Rawls : le test d'une société juste. Si tu pouvais naître n'importe où, dans n'importe quelle famille, avec n'importe quel parcours — accepterais-tu le système carcéral belge actuel ? | |||
==== « Les prisons sont bien pires dans d'autres pays. On devrait s'estimer heureux. » ==== | |||
Cet argument pose plusieurs problèmes fondamentaux : | |||
* Ce n'est pas notre référence. La Belgique et la France ne se comparent pas aux dictatures ou aux pays en développement. Nous sommes des États de droit, signataires de la Convention européenne des droits de l'homme, membres de l'Union européenne. Notre référence, ce sont les standards que nous avons nous-mêmes choisis et les engagements que nous avons pris. La Cour européenne des droits de l'homme ne juge pas la Belgique par rapport au Brésil ou à la Russie, mais par rapport à ses propres obligations. | |||
* C'est un argument qui justifierait n'importe quoi. Avec cette logique, on pourrait tolérer la corruption (« c'est pire ailleurs »), les violences policières (« regardez aux États-Unis »), ou même la torture (« au moins on ne coupe pas les mains »). Le fait que des situations soient pires ailleurs n'a jamais été une justification morale ou juridique pour accepter des violations des droits humains chez nous. | |||
* C'est factuellement contestable au niveau européen. La Belgique fait partie des 6 pays européens avec la plus forte surpopulation carcérale. Elle a été condamnée à de multiples reprises par la CEDH. Ce n'est pas une question de « se plaindre pour rien » : des organismes internationaux indépendants documentent ces violations et condamnent notre pays. | |||
* Le « nivellement par le bas » ne protège personne. Si demain les conditions empirent encore dans d'autres pays, faudra-t-il accepter que nos prisons se dégradent aussi ? Les droits humains sont des standards minimaux universels, pas un concours du « moins pire ». Ils existent précisément pour éviter cette course vers le bas. | |||
* C'est un argument qui peut se retourner. Les pays scandinaves (Norvège, Finlande, Danemark) ont des taux de récidive bien inférieurs aux nôtres, des conditions de détention plus dignes, et une criminalité plus basse. Si on veut se comparer, comparons-nous aussi à ceux qui font mieux – et demandons-nous pourquoi nous n'y arrivons pas. | |||
= Prisons flottantes : questions-réponses = | |||
'''L'idée refait surface à intervalles réguliers : face à la surpopulation carcérale, pourquoi ne pas détenir des personnes sur des navires ? L'histoire montre pourtant que cette « solution » a été testée — et abandonnée — à de nombreuses reprises, toujours pour les mêmes raisons : coûts exorbitants, conditions indignes et violations des droits fondamentaux.''' | |||
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=== « Les prisons flottantes, c'est une idée neuve ? » === | |||
Pas du tout. C'est même l'une des plus vieilles pseudo-solutions du répertoire pénitentiaire. En 1776, faute de places dans les prisons londoniennes, le Royaume-Uni a inauguré le concept de « pontons-prisons » amarrés sur la Tamise. Quarante navires de la Royal Navy ont été convertis en prisons flottantes au cours des décennies suivantes — à Woolwich, Portsmouth, Chatham, Plymouth et jusque dans les colonies, à Gibraltar, aux Bermudes et à Antigua. | |||
Pendant la guerre d'indépendance américaine, les Britanniques ont utilisé des navires-prisons pour détenir les prisonniers de guerre dans la baie de Wallabout, près de New York. Les conditions y étaient épouvantables : surpopulation, nourriture et eau contaminées, mauvais traitements systématiques. 12.000 prisonniers américains y sont morts. Deux siècles et demi plus tard, un monument commémore encore ces victimes à Fort Greene Park, Brooklyn. | |||
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=== « Mais dans les temps modernes, ça a bien été tenté ? » === | |||
Oui, et le bilan est systématiquement le même. Le cas le plus documenté est celui du HMP Weare, au Royaume-Uni. En 1997, le gouvernement britannique a racheté une barge d'hébergement offshore — qui avait déjà servi de prison flottante à New York entre 1988 et 1992 — pour la transformer en prison dans le port de Portland, dans le Dorset. Mesure « temporaire » pour réduire la surpopulation carcérale, elle a accueilli jusqu'à 400 détenus masculins répartis sur cinq étages de cellules. | |||
Lors des premières inspections, le résultat semblait acceptable. Mais en 2004, l'inspectrice en chef des prisons, Anne Owers, a rendu un verdict sans appel : un établissement « inacceptablement exigu et claustrophobique », fonctionnant comme un « conteneur coûteux » inadapté à toute activité éducative, professionnelle ou de réinsertion. Les coûts de fonctionnement dépassaient ceux des établissements terrestres équivalents, notamment en raison des frais de transport du personnel, de maintenance et de logistique médicale. La prison a fermé en 2005, le navire a été vendu en 2006 — à une compagnie nigériane, pour redevenir ce qu'il avait toujours été : une barge d'hébergement offshore. | |||
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=== « Et le Bibby Stockholm, au Royaume-Uni ? » === | |||
Le Bibby Stockholm est un cas d'école de l'échec prévisible. En 2023, le gouvernement Sunak a annoncé l'hébergement de demandeurs d'asile sur cette barge amarrée à Portland Port — le même port que le HMP Weare, vingt ans plus tôt. La mesure était présentée comme une économie par rapport aux hôtels utilisés pour loger les personnes en attente de décision sur leur demande d'asile. | |||
Le bilan ? Quelques jours après l'installation des 39 premières personnes, la souche la plus mortelle de la bactérie Legionella a été découverte dans l'eau à bord. Tout le monde a été évacué. En décembre 2023, un jeune Albanais de 27 ans, Leonard Farruku, s'y est suicidé. Plus de 65 organisations, dont Refugee Action et le Refugee Council, ont exigé la fermeture immédiate de la barge, la qualifiant de « lieu inapproprié et inhumain ». | |||
Sur le plan financier, la promesse d'économies s'est évaporée : le coût total a été estimé à 34,8 millions de livres sur deux ans, avec un coût mensuel par personne d'environ 6.000 livres — en raison notamment de la sous-occupation chronique du navire. Le gouvernement travailliste élu en 2024 a mis fin à l'expérience, jugeant que la prolongation aurait coûté plus de 20 millions de livres supplémentaires. Les derniers résidents ont quitté la barge en novembre 2024. | |||
Détail révélateur : le Bibby Stockholm avait déjà servi à héberger des réfugié·e·s aux Pays-Bas vingt ans auparavant. Et la société propriétaire, Bibby Line, dont le fondateur John Bibby a été identifié comme copropriétaire de trois navires négriers, a vu son passé esclavagiste resurgir dans le débat public. | |||
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=== « Aux États-Unis aussi ? » === | |||
Le cas le plus frappant est celui du Vernon C. Bain Correctional Center, surnommé « The Boat ». Cette prison-barge a été construite en 1992 dans le Bronx, comme annexe flottante de Rikers Island, pour faire face à une population carcérale qui avait atteint 22.000 personnes au plus fort de la « guerre contre la drogue ». | |||
Dès 1995, la population carcérale new-yorkaise avait suffisamment diminué pour justifier sa fermeture. Mais le maire Rudy Giuliani l'a rouverte à la fin des années 1990, et elle est restée en service depuis — plus de trente ans pour une mesure « provisoire ». Aujourd'hui, la population carcérale de New York est tombée à moins de 6.000 personnes, mais la ville continue d'y détenir des gens. En 2022, Gregory Acevedo, 48 ans, s'est jeté dans le vide depuis le navire. Les avocats de la défense décrivent les conditions à bord comme « cauchemardesques ». Le centre ne disposait ni d'espace récréatif, ni de programmes, ni de services adaptés. | |||
Sur le plan juridique, la situation est encore plus préoccupante : les garde-côtes américains ont utilisé des navires en eaux internationales comme prisons de facto dans le cadre de la « guerre contre la drogue ». Des suspects présumés de trafic ont passé des mois enchaînés aux ponts des navires, sans accès aux protections juridiques américaines. Le New York Times a qualifié ces navires de « Guantanamo flottants ». | |||
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=== « Et sous des régimes autoritaires ? » === | |||
L'histoire des prisons flottantes croise celle des pires violations des droits humains. Au Chili, le navire-école Esmeralda a servi de prison flottante pour les prisonnier·ère·s politiques du régime Pinochet entre 1973 et 1980. Amnesty International, le Sénat américain et la Commission chilienne Vérité et Réconciliation ont documenté que plus d'une centaine de personnes y ont été détenues et soumises à des traitements atroces, parmi lesquelles le prêtre britannique Miguel Woodward. | |||
En 1945, l'Allemagne nazie avait rassemblé une flotte de navires dans la baie de Lübeck — dont les paquebots Cap Arcona et Deutschland — pour y détenir des prisonnier·ère·s de camps de concentration. Ces navires ont été détruits le 3 mai 1945 par la RAF, dont les pilotes croyaient à tort qu'il s'agissait de cibles militaires légitimes. La plupart des détenu·e·s ont péri sous les bombes, noyé·e·s ou tué·e·s par les gardes SS. | |||
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=== « Les prisons flottantes coûtent-elles vraiment plus cher ? » === | |||
C'est le paradoxe récurrent : présentées comme des solutions économiques, elles se révèlent systématiquement plus coûteuses. Le HMP Weare a été fermé en partie parce que ses coûts de fonctionnement dépassaient ceux des prisons terrestres — transport du personnel, logistique médicale et éducative, maintenance d'un navire vieillissant. Le Bibby Stockholm a coûté 34,8 millions de livres en deux ans pour un résultat que le gouvernement lui-même a jugé financièrement inefficient. | |||
Le schéma s'explique : un navire n'est pas conçu pour être une prison. Chaque adaptation — sécurité, sanitaires, ventilation, accès médical, espaces communs — coûte plus cher que dans un bâtiment conçu à cet effet. Et les coûts cachés sont considérables : transport des détenus, rotation du personnel, maintenance maritime, conformité aux normes de sécurité incendie et de navigabilité. | |||
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=== « Pourquoi l'idée revient-elle malgré tout ? » === | |||
Parce qu'elle répond à une logique politique, pas pénitentiaire. La prison flottante offre trois « avantages » aux yeux de certain·e·s responsables : la visibilité (un navire-prison est spectaculaire et envoie un « message »), l'éloignement (les détenu·e·s ou demandeur·euse·s d'asile sont retiré·e·s de l'espace public, loin des regards), et la zone grise juridique (un navire en eaux internationales ou dans un port peut échapper partiellement aux juridictions terrestres et aux mécanismes de contrôle habituels). | |||
C'est précisément ce qui les rend dangereuses. Loin des regards, le risque de mauvais traitements augmente. Isolé·e·s de leur réseau, les détenu·e·s perdent l'accès effectif à un·e avocat·e, à des soins, à un·e interprète. Les clinicien·ne·s de Freedom from Torture l'ont souligné : pour des personnes ayant fui la guerre et la torture, la détention sur l'eau réactive les traumatismes — traversées périlleuses, enfermement, perte de contrôle. | |||
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=== « En résumé, quel est le bilan ? » === | |||
Le bilan est sans équivoque. Partout où des prisons flottantes ont été expérimentées dans un cadre démocratique moderne : | |||
Elles ont été présentées comme '''temporaires''' — et ont duré des années, voire des décennies (New York : plus de 30 ans). | |||
Elles ont été présentées comme '''économiques''' — et se sont révélées plus coûteuses que les alternatives terrestres (HMP Weare, Bibby Stockholm). | |||
Elles ont été présentées comme '''sûres''' — et ont engendré des conditions qualifiées d'« inacceptables » par les inspections officielles, des bactéries mortelles dans l'eau, des suicides. | |||
Elles ont été présentées comme des '''solutions''' — alors qu'elles n'ont jamais réduit durablement la surpopulation carcérale, ni amélioré la sécurité publique, ni contribué à la réinsertion. | |||
L'histoire des prisons flottantes est celle d'une fuite en avant : plutôt que de s'attaquer aux causes structurelles de la surpopulation — recours excessif à l'incarcération, alternatives insuffisantes, retraits massifs de droits — on déplace le problème sur l'eau. Et sur l'eau comme sur terre, les droits fondamentaux ne sont pas négociables. | |||
[[Catégorie:Prisons]] | |||
Version actuelle datée du 8 février 2026 à 21:33
(en construction)
Le rôle de la prison
Le rôle de la prison dans une société démocratique est complexe et comporte plusieurs aspects. Voici quelques-uns des principaux rôles attribués à la prison dans ce contexte :
- Punition et rétribution : La prison est souvent considérée comme un moyen de punir les individus qui ont commis des crimes et de leur infliger une peine proportionnelle à la gravité de leurs actes. Cela permet de réaffirmer les normes sociales et de maintenir un sentiment de justice au sein de la société.
- Dissuasion : La prison joue également un rôle dissuasif en tant que mesure préventive. En montrant les conséquences négatives et les privations associées à l'incarcération, la prison est censée dissuader les individus de commettre des crimes.
- Sécurité publique : En incarcérant les individus dangereux ou violents, la prison vise à protéger la société en les empêchant de commettre de nouveaux actes criminels. Elle contribue à maintenir l'ordre et la sécurité publique en retirant les personnes considérées comme une menace de la société.
- Réhabilitation et réintégration : Bien que souvent critiquée, la prison est également censée jouer un rôle dans la réhabilitation des détenus. Les programmes de réinsertion sociale, les formations professionnelles et les services de soutien psychologique et éducatif sont souvent mis en place pour aider les détenus à acquérir les compétences nécessaires pour mener une vie productive après leur libération.
- Réparation et justice restauratrice : Dans certains cas, la prison peut servir à réparer les torts causés aux victimes. En mettant les délinquants derrière les barreaux, la société peut offrir un certain niveau de réparation symbolique aux personnes affectées par leurs actes. De plus, certains systèmes de justice favorisent des approches de justice restauratrice, où les délinquants sont encouragés à assumer la responsabilité de leurs actes et à se réconcilier avec les victimes.
Il est important de noter que l'efficacité de la prison dans l'accomplissement de ces différents rôles est souvent remise en question. Certains critiques soulignent que le système carcéral peut être coûteux, favoriser la récidive et avoir des effets néfastes sur les individus et leurs familles. Par conséquent, de nombreux pays cherchent à développer des approches alternatives à l'emprisonnement, telles que la probation, les peines de substitution et les programmes de justice réparatrice, pour atteindre des objectifs de justice plus équilibrés et plus efficaces.
Les préjugés à l'égard de la prison et des détenus
"Ils ont de meilleures conditions de détention que certaines personnes âgées en maison de repos"
L'affirmation selon laquelle les détenus ont de meilleures conditions de détention que certaines personnes âgées en maison de repos est fausse. Les détenus sont privés de leur liberté et de leur dignité, et ils sont souvent exposés à la violence et à la drogue. Les personnes âgées en maison de repos, quant à elles, sont libres de venir et de partir comme elles le souhaitent, et elles ont accès à des soins de santé et à une assistance sociale. Voici quelques arguments supplémentaires que vous pouvez utiliser pour réfuter l'affirmation :
- Les détenus sont privés de leur liberté pendant une période de temps définie. Les personnes âgées en maison de repos peuvent rester dans leur maison de retraite jusqu'à leur mort.
- Les détenus sont souvent exposés à la violence et à la drogue en prison. Les personnes âgées en maison de repos sont généralement en sécurité et protégées contre la violence.
- Les détenus n'ont pas accès aux mêmes soins de santé que les personnes âgées en maison de repos. Les personnes âgées en maison de repos ont accès à des soins de santé de qualité et à une assistance sociale.
"Ils ont bafoué les droits humains de leur victimes, pourquoi respecter les leurs ?"
Lorsque l'on défend les droits humains des détenus, il est important de se rappeler que tous les êtres humains ont des droits fondamentaux, quelles que soient leurs actions. Ces droits incluent le droit à la vie, à la liberté et à la sécurité de la personne, le droit à un procès équitable, le droit à la dignité et à la non-discrimination.
L'argument selon lequel les détenus n'ont pas droit aux droits humains parce qu'ils ont bafoué les droits de leurs victimes est un argument fallacieux. Cet argument repose sur l'idée que les droits humains peuvent être retirés, mais ce n'est pas le cas. Les droits humains sont inhérents à tous les êtres humains, et ils ne peuvent être supprimés, même pour les personnes qui ont commis des crimes.
Il est important de défendre les droits humains des détenus, même si nous ne sommes pas d'accord avec leurs actions. En effet, respecter les droits humains des détenus est essentiel pour maintenir l'ordre social et la justice. Lorsque nous bafouons les droits humains des détenus, nous ne faisons que saper les fondements mêmes de la société que nous essayons de protéger. Voici quelques arguments supplémentaires que vous pouvez utiliser pour défendre les droits humains des détenus :
- Les détenus sont toujours des êtres humains, et ils méritent d'être traités avec dignité et respect.
- Respecter les droits humains des détenus est essentiel pour maintenir l'ordre social et la justice.
- Bafouer les droits humains des détenus ne fait que conduire à plus de violence et de criminalité.
- Les détenus ont le droit de réadaptation et de réinsertion sociale.
"Qu'ils arrêtent de se plaindre. S'ils sont en prison, c'est de leur faute."
L'argument selon lequel les détenus sont en prison uniquement à cause de leurs propres actions est une affirmation simpliste qui ne tient pas compte de la complexité des facteurs contribuant à la criminalité et à l'incarcération. Voici quelques points à considérer pour répondre à cet argument :
- Contexte social : Il est important de reconnaître que les individus sont façonnés par leur environnement social, économique et éducatif. Des circonstances défavorables, telles que la pauvreté, la violence domestique, le manque d'accès à l'éducation et les inégalités, peuvent jouer un rôle majeur dans les choix qui mènent à la criminalité. Il est donc injuste de mettre la responsabilité totale sur les individus sans tenir compte de ces facteurs.
- Problèmes de santé mentale et de dépendance : Un nombre significatif de détenus souffrent de problèmes de santé mentale non diagnostiqués ou non traités, ainsi que de dépendances à la drogue et à l'alcool. Ces problèmes peuvent influencer leurs comportements et les pousser à commettre des actes criminels. Plutôt que de simplement les blâmer, il est important de considérer ces problèmes comme des enjeux de santé publique qui nécessitent des interventions appropriées.
- Système judiciaire : Le système judiciaire peut être sujet à des erreurs, des préjugés et des inégalités. Des erreurs judiciaires peuvent conduire à l'incarcération de personnes innocentes. De plus, il existe des disparités raciales et socioéconomiques dans la manière dont le système traite les individus. Il est donc nécessaire de remettre en question l'idée que toutes les personnes en prison sont là en raison de leurs propres fautes.
- Préventive: La détention préventive est une mesure exceptionnelle et provisoire de privation de liberté que subit un individu présumé innocent – mais contre lequel il existe des raisons sérieuses de croire qu’il a commis un crime ou un délit – dans l’attente de son procès, le temps que le dossier répressif soit complet et puisse être jugé. Il ne s’agit pas d’une peine, mais d’une mesure provisoire nécessitée par les circonstances de la cause ou de l’instruction. La détention préventive justifie son existence par l’impérieuse nécessité d’empêcher un délinquant de récidiver, de prendre la fuite, de faire disparaître les preuves ou encore de suborner ou de menacer les témoins. Elle permet également de faciliter l’instruction en tenant l’intéressé à la disposition du magistrat, tout comme elle permet de protéger la personne poursuivie contre la vindicte populaire.
"La majorité des détenus sont d'origine étrangère."
Voir également La fausse bonne idée du renvoi des détenus d'origine étrangère.
En Belgique, en 2021, il y avait 11 300 détenus. Parmi eux, 3 900 étaient des étrangers, soit 34,4 %. Cela signifie que la majorité des détenus en Belgique sont des Belges, mais que les étrangers sont surreprésentés dans la population carcérale.
Il existe plusieurs raisons à cette surreprésentation. Tout d'abord, les étrangers sont plus nombreux à vivre dans des conditions de pauvreté et de précarité, ce qui les rend plus susceptibles de commettre des crimes. Ensuite, les étrangers ont moins accès aux services sociaux et à l'emploi, ce qui peut les conduire à commettre des crimes pour survivre. Enfin, les étrangers sont plus susceptibles d'être arrêtés et condamnés par la justice, ce qui peut également contribuer à leur surreprésentation dans la population carcérale.
Il est important de noter que la surreprésentation des étrangers dans la population carcérale ne signifie pas que les étrangers sont plus susceptibles de commettre des crimes. En effet, de nombreuses études ont montré que les étrangers ne sont pas plus susceptibles de commettre des crimes que les Belges. La surreprésentation des étrangers dans la population carcérale est donc due à des facteurs sociaux et économiques, et non à un problème de criminalité lié à l'immigration.
Questions-réponses sur les droits des personnes détenues
« Pourquoi devrais-je me soucier des conditions de détention ? Ça ne me concerne pas. »
En réalité, ça peut concerner n'importe qui. En Belgique, environ un tiers des détenus sont en détention préventive — donc présumés innocents en attente de jugement. Une condamnation peut résulter d'un accident de la route avec alcool, d'une bagarre qui dégénère, d'un moment de colère aux conséquences imprévues, ou d'une infraction économique. Personne n'est à l'abri d'une erreur de jugement, d'un concours de circonstances, ou simplement d'une accusation.
« Mais les criminels ont choisi de commettre leurs actes, ils doivent en assumer les conséquences. »
La peine de prison est la conséquence : la privation de liberté. Mais la surpopulation, l'insalubrité, les conditions inhumaines ne font pas partie de la peine prononcée par le juge. La Belgique a été condamnée à plusieurs reprises par la Cour européenne des droits de l'homme pour ses conditions de détention. En 2024, le taux d'occupation des prisons belges dépassait 130%. Ce n'est pas de la justice, c'est de la maltraitance institutionnelle.
« Et les erreurs judiciaires, ça n'arrive presque jamais. »
Ça arrive plus qu'on ne le pense. En Belgique, rappelons-nous de l'affaire des "tueurs du Brabant" et des nombreuses personnes injustement suspectées. En France, Patrick Dils a passé 15 ans en prison pour un crime qu'il n'avait pas commis. Marc Machin, Loïc Sécher — la liste existe. Accepter des conditions indignes, c'est accepter que des innocents soient maltraités au nom de la justice.
« Mes enfants ne finiront jamais en prison, je les ai bien éduqués. »
L'éducation compte, mais elle ne protège de rien de façon absolue. Des jeunes de "bonnes familles" se retrouvent impliqués dans des accidents mortels, des bagarres de sortie de boîte, des affaires de stupéfiants, ou même simplement au mauvais endroit au mauvais moment. Et même si tes enfants n'y vont jamais — voudrais-tu qu'ils vivent dans une société qui traite des êtres humains de façon inhumaine ?
« On n'a pas les moyens de leur offrir le confort. »
Il ne s'agit pas de confort, mais de dignité minimale : pouvoir dormir dans un lit, avoir accès à des sanitaires, ne pas être entassé à trois dans une cellule prévue pour un. La Belgique dépense des millions en condamnations européennes et en gestion de crise. Investir dans des conditions décentes coûte moins cher que gérer la récidive et les dégâts humains d'un système dysfonctionnel.
« Ils n'avaient qu'à y penser avant. Pourquoi auraient-ils des droits ? »
Parce que les droits humains sont inaliénables — ils ne se méritent pas, on les possède parce qu'on est un être humain. C'est le fondement de notre État de droit depuis 1948. La prison retire la liberté, pas la dignité. Si on commence à retirer des droits fondamentaux à certaines catégories de personnes, où s'arrête-t-on ?
« Les victimes, elles, n'ont pas eu droit à la dignité. »
C'est vrai, et c'est terrible. Mais maltraiter les auteurs ne répare rien pour les victimes. Au contraire : un système carcéral qui brise les gens produit plus de récidive, donc potentiellement plus de victimes futures. En Belgique, le taux de récidive tourne autour de 60%. Des conditions dignes et un vrai travail de réinsertion protègent mieux la société — et donc les futures victimes potentielles.
« C'est un raisonnement théorique. Dans la vraie vie, ces gens sont dangereux. »
95% des détenus sortent un jour. La question n'est pas de savoir s'ils sortiront, mais comment ils sortiront. Une personne déshumanisée, traumatisée, sans perspective représente un danger. Une personne qui a pu se reconstruire, se former, préparer sa réinsertion est un voisin, un collègue, un citoyen. Le choix nous appartient collectivement.
« Si tu ne savais pas quelle vie tu aurais — ni toi ni tes enfants — quelles règles voudrais-tu pour les prisons ? »
C'est le "voile d'ignorance" du philosophe John Rawls : le test d'une société juste. Si tu pouvais naître n'importe où, dans n'importe quelle famille, avec n'importe quel parcours — accepterais-tu le système carcéral belge actuel ?
« Les prisons sont bien pires dans d'autres pays. On devrait s'estimer heureux. »
Cet argument pose plusieurs problèmes fondamentaux :
- Ce n'est pas notre référence. La Belgique et la France ne se comparent pas aux dictatures ou aux pays en développement. Nous sommes des États de droit, signataires de la Convention européenne des droits de l'homme, membres de l'Union européenne. Notre référence, ce sont les standards que nous avons nous-mêmes choisis et les engagements que nous avons pris. La Cour européenne des droits de l'homme ne juge pas la Belgique par rapport au Brésil ou à la Russie, mais par rapport à ses propres obligations.
- C'est un argument qui justifierait n'importe quoi. Avec cette logique, on pourrait tolérer la corruption (« c'est pire ailleurs »), les violences policières (« regardez aux États-Unis »), ou même la torture (« au moins on ne coupe pas les mains »). Le fait que des situations soient pires ailleurs n'a jamais été une justification morale ou juridique pour accepter des violations des droits humains chez nous.
- C'est factuellement contestable au niveau européen. La Belgique fait partie des 6 pays européens avec la plus forte surpopulation carcérale. Elle a été condamnée à de multiples reprises par la CEDH. Ce n'est pas une question de « se plaindre pour rien » : des organismes internationaux indépendants documentent ces violations et condamnent notre pays.
- Le « nivellement par le bas » ne protège personne. Si demain les conditions empirent encore dans d'autres pays, faudra-t-il accepter que nos prisons se dégradent aussi ? Les droits humains sont des standards minimaux universels, pas un concours du « moins pire ». Ils existent précisément pour éviter cette course vers le bas.
- C'est un argument qui peut se retourner. Les pays scandinaves (Norvège, Finlande, Danemark) ont des taux de récidive bien inférieurs aux nôtres, des conditions de détention plus dignes, et une criminalité plus basse. Si on veut se comparer, comparons-nous aussi à ceux qui font mieux – et demandons-nous pourquoi nous n'y arrivons pas.
Prisons flottantes : questions-réponses
L'idée refait surface à intervalles réguliers : face à la surpopulation carcérale, pourquoi ne pas détenir des personnes sur des navires ? L'histoire montre pourtant que cette « solution » a été testée — et abandonnée — à de nombreuses reprises, toujours pour les mêmes raisons : coûts exorbitants, conditions indignes et violations des droits fondamentaux.
« Les prisons flottantes, c'est une idée neuve ? »
Pas du tout. C'est même l'une des plus vieilles pseudo-solutions du répertoire pénitentiaire. En 1776, faute de places dans les prisons londoniennes, le Royaume-Uni a inauguré le concept de « pontons-prisons » amarrés sur la Tamise. Quarante navires de la Royal Navy ont été convertis en prisons flottantes au cours des décennies suivantes — à Woolwich, Portsmouth, Chatham, Plymouth et jusque dans les colonies, à Gibraltar, aux Bermudes et à Antigua.
Pendant la guerre d'indépendance américaine, les Britanniques ont utilisé des navires-prisons pour détenir les prisonniers de guerre dans la baie de Wallabout, près de New York. Les conditions y étaient épouvantables : surpopulation, nourriture et eau contaminées, mauvais traitements systématiques. 12.000 prisonniers américains y sont morts. Deux siècles et demi plus tard, un monument commémore encore ces victimes à Fort Greene Park, Brooklyn.
« Mais dans les temps modernes, ça a bien été tenté ? »
Oui, et le bilan est systématiquement le même. Le cas le plus documenté est celui du HMP Weare, au Royaume-Uni. En 1997, le gouvernement britannique a racheté une barge d'hébergement offshore — qui avait déjà servi de prison flottante à New York entre 1988 et 1992 — pour la transformer en prison dans le port de Portland, dans le Dorset. Mesure « temporaire » pour réduire la surpopulation carcérale, elle a accueilli jusqu'à 400 détenus masculins répartis sur cinq étages de cellules.
Lors des premières inspections, le résultat semblait acceptable. Mais en 2004, l'inspectrice en chef des prisons, Anne Owers, a rendu un verdict sans appel : un établissement « inacceptablement exigu et claustrophobique », fonctionnant comme un « conteneur coûteux » inadapté à toute activité éducative, professionnelle ou de réinsertion. Les coûts de fonctionnement dépassaient ceux des établissements terrestres équivalents, notamment en raison des frais de transport du personnel, de maintenance et de logistique médicale. La prison a fermé en 2005, le navire a été vendu en 2006 — à une compagnie nigériane, pour redevenir ce qu'il avait toujours été : une barge d'hébergement offshore.
« Et le Bibby Stockholm, au Royaume-Uni ? »
Le Bibby Stockholm est un cas d'école de l'échec prévisible. En 2023, le gouvernement Sunak a annoncé l'hébergement de demandeurs d'asile sur cette barge amarrée à Portland Port — le même port que le HMP Weare, vingt ans plus tôt. La mesure était présentée comme une économie par rapport aux hôtels utilisés pour loger les personnes en attente de décision sur leur demande d'asile.
Le bilan ? Quelques jours après l'installation des 39 premières personnes, la souche la plus mortelle de la bactérie Legionella a été découverte dans l'eau à bord. Tout le monde a été évacué. En décembre 2023, un jeune Albanais de 27 ans, Leonard Farruku, s'y est suicidé. Plus de 65 organisations, dont Refugee Action et le Refugee Council, ont exigé la fermeture immédiate de la barge, la qualifiant de « lieu inapproprié et inhumain ».
Sur le plan financier, la promesse d'économies s'est évaporée : le coût total a été estimé à 34,8 millions de livres sur deux ans, avec un coût mensuel par personne d'environ 6.000 livres — en raison notamment de la sous-occupation chronique du navire. Le gouvernement travailliste élu en 2024 a mis fin à l'expérience, jugeant que la prolongation aurait coûté plus de 20 millions de livres supplémentaires. Les derniers résidents ont quitté la barge en novembre 2024.
Détail révélateur : le Bibby Stockholm avait déjà servi à héberger des réfugié·e·s aux Pays-Bas vingt ans auparavant. Et la société propriétaire, Bibby Line, dont le fondateur John Bibby a été identifié comme copropriétaire de trois navires négriers, a vu son passé esclavagiste resurgir dans le débat public.
« Aux États-Unis aussi ? »
Le cas le plus frappant est celui du Vernon C. Bain Correctional Center, surnommé « The Boat ». Cette prison-barge a été construite en 1992 dans le Bronx, comme annexe flottante de Rikers Island, pour faire face à une population carcérale qui avait atteint 22.000 personnes au plus fort de la « guerre contre la drogue ».
Dès 1995, la population carcérale new-yorkaise avait suffisamment diminué pour justifier sa fermeture. Mais le maire Rudy Giuliani l'a rouverte à la fin des années 1990, et elle est restée en service depuis — plus de trente ans pour une mesure « provisoire ». Aujourd'hui, la population carcérale de New York est tombée à moins de 6.000 personnes, mais la ville continue d'y détenir des gens. En 2022, Gregory Acevedo, 48 ans, s'est jeté dans le vide depuis le navire. Les avocats de la défense décrivent les conditions à bord comme « cauchemardesques ». Le centre ne disposait ni d'espace récréatif, ni de programmes, ni de services adaptés.
Sur le plan juridique, la situation est encore plus préoccupante : les garde-côtes américains ont utilisé des navires en eaux internationales comme prisons de facto dans le cadre de la « guerre contre la drogue ». Des suspects présumés de trafic ont passé des mois enchaînés aux ponts des navires, sans accès aux protections juridiques américaines. Le New York Times a qualifié ces navires de « Guantanamo flottants ».
« Et sous des régimes autoritaires ? »
L'histoire des prisons flottantes croise celle des pires violations des droits humains. Au Chili, le navire-école Esmeralda a servi de prison flottante pour les prisonnier·ère·s politiques du régime Pinochet entre 1973 et 1980. Amnesty International, le Sénat américain et la Commission chilienne Vérité et Réconciliation ont documenté que plus d'une centaine de personnes y ont été détenues et soumises à des traitements atroces, parmi lesquelles le prêtre britannique Miguel Woodward.
En 1945, l'Allemagne nazie avait rassemblé une flotte de navires dans la baie de Lübeck — dont les paquebots Cap Arcona et Deutschland — pour y détenir des prisonnier·ère·s de camps de concentration. Ces navires ont été détruits le 3 mai 1945 par la RAF, dont les pilotes croyaient à tort qu'il s'agissait de cibles militaires légitimes. La plupart des détenu·e·s ont péri sous les bombes, noyé·e·s ou tué·e·s par les gardes SS.
« Les prisons flottantes coûtent-elles vraiment plus cher ? »
C'est le paradoxe récurrent : présentées comme des solutions économiques, elles se révèlent systématiquement plus coûteuses. Le HMP Weare a été fermé en partie parce que ses coûts de fonctionnement dépassaient ceux des prisons terrestres — transport du personnel, logistique médicale et éducative, maintenance d'un navire vieillissant. Le Bibby Stockholm a coûté 34,8 millions de livres en deux ans pour un résultat que le gouvernement lui-même a jugé financièrement inefficient.
Le schéma s'explique : un navire n'est pas conçu pour être une prison. Chaque adaptation — sécurité, sanitaires, ventilation, accès médical, espaces communs — coûte plus cher que dans un bâtiment conçu à cet effet. Et les coûts cachés sont considérables : transport des détenus, rotation du personnel, maintenance maritime, conformité aux normes de sécurité incendie et de navigabilité.
« Pourquoi l'idée revient-elle malgré tout ? »
Parce qu'elle répond à une logique politique, pas pénitentiaire. La prison flottante offre trois « avantages » aux yeux de certain·e·s responsables : la visibilité (un navire-prison est spectaculaire et envoie un « message »), l'éloignement (les détenu·e·s ou demandeur·euse·s d'asile sont retiré·e·s de l'espace public, loin des regards), et la zone grise juridique (un navire en eaux internationales ou dans un port peut échapper partiellement aux juridictions terrestres et aux mécanismes de contrôle habituels).
C'est précisément ce qui les rend dangereuses. Loin des regards, le risque de mauvais traitements augmente. Isolé·e·s de leur réseau, les détenu·e·s perdent l'accès effectif à un·e avocat·e, à des soins, à un·e interprète. Les clinicien·ne·s de Freedom from Torture l'ont souligné : pour des personnes ayant fui la guerre et la torture, la détention sur l'eau réactive les traumatismes — traversées périlleuses, enfermement, perte de contrôle.
« En résumé, quel est le bilan ? »
Le bilan est sans équivoque. Partout où des prisons flottantes ont été expérimentées dans un cadre démocratique moderne :
Elles ont été présentées comme temporaires — et ont duré des années, voire des décennies (New York : plus de 30 ans).
Elles ont été présentées comme économiques — et se sont révélées plus coûteuses que les alternatives terrestres (HMP Weare, Bibby Stockholm).
Elles ont été présentées comme sûres — et ont engendré des conditions qualifiées d'« inacceptables » par les inspections officielles, des bactéries mortelles dans l'eau, des suicides.
Elles ont été présentées comme des solutions — alors qu'elles n'ont jamais réduit durablement la surpopulation carcérale, ni amélioré la sécurité publique, ni contribué à la réinsertion.
L'histoire des prisons flottantes est celle d'une fuite en avant : plutôt que de s'attaquer aux causes structurelles de la surpopulation — recours excessif à l'incarcération, alternatives insuffisantes, retraits massifs de droits — on déplace le problème sur l'eau. Et sur l'eau comme sur terre, les droits fondamentaux ne sont pas négociables.